AU
SUJET D’UN PROCÈS
Par
Jean Bayssellance, notaire à Bergerac
##
Chapitre I — Pourquoi je raconte cette histoire
L’apparence
d’un procès tendant à faire prononcer un divorce entre
Marie Boutot veuve de sieur Pierre Deleilh et moi,
existant, tant dans l'étude de maître Ey-guiére, notaire
à Saint-Jean d’Eyraud (avant notaire à Beauregard) qu’au
greffe du tribunal civil de Bergerac, je dois, tant que
j’existe, donner des explications à ce sujet pour mes
enfants ou leurs descendants ne puissent rien voir de
flétrissant pour moi dans un procès, qui, réellement
n'en était pas un, mais que les malheureuses
circonstances de l'époque, où je fut forcé d'aller
devant le Tribunal de Bergerac, lui donnèrent toutes les
formes et la physionomie d'une procédure sérieuse,
lorsque cela n’était qu'un moyen de briser des liens
qu'il n'avait jamais existé, mais qu'il avait fallu
mettre en avant pour me soustraire à l'appel qui fut
fait de 300000 hommes en 1813.
Je
vais donc remonter à mon premier appel comme conscrit de
l'an 14 ou 1805 pour mettre au courant des diverses
phases de ma vie depuis ma conscription jusqu'à mon
mariage.
##
Chapitre II — Ma conscription et ma réforme
Conscrit
de 1805, comme je viens de le dire, je fut réformé par
faveur, c'est-à-dire que le conseil de révision composé
de plusieurs membres que nous connaissions, cru devoir
me dispenser du service militaire pour me laisser à la
carrière notariale pour laquelle j’étais destiné.
Et
bien! Si je fut réformé, je devais l’être à cause d’une
infirmité dont j'ai était atteint, mais non apparente
puisque qu'aucun médecin ne put ou ne sut la
reconnaître.
J'avais
alors, et j’ai encore l’oeil droit privé de lumière,
pour ainsi dire, c'est-à-dire que si je perdais le
gauche, à peine verrais-je à me conduire.
Ainsi,
si ces messieurs, ont cru faire partir un autre conscrit
à ma place, moi, j’ai la conscience tranquille et
réformé, je devais l'être ; arrivé à 62 ans je puis dire
la vérité et je le dois.
##
Chapitre III — Mes études à Paris et mon entrée dans
le notariat
Exempté
et me destinant au notariat, mon père m'envoya à Paris
étudiait cette science, où je passais six ans et demi
dans l'étude de maître Boulard.
Mon
frère fut conscrit à son tour et réformé également (par
faveur cette fois) je l'appelais auprès de moi, lui
ayant trouvé une place où il gagna d'abord 600 francs et
après une autre qui lui rapportait environ 1800 francs
et la faculté de faire son droit.
En
1812, mon père fut dangereusement malade, il me rappela
auprès de lui pour lui aider et conserver après lui son
étude de notaire, mais la loi du 25 Ventose fixant le
nombre des notaires de chaque canton à 3 pour le minimum
est à 5 pour le maximum, je n'ai pu succéder de suite à
mon père, y en ayant 7 dans le canton de Bergerac.
Il
fallut alors prendre un biais. Il m’acheta l'étude de
Boutiron notaire de la Force pour la somme de 2400
francs je ne veux pas anticiper.
##
Chapitre IV — La jeunesse et les soirées de Mouleydier
Peu
de temps après mon arrivée de Paris, j'employais mon
temps à en donner le moins possible à l'état et la
majeure partie à mes plaisirs.
J'aimais
la danse et la bonne société, et je recherchais avec
empressement l’une et l’autre, et dans le petit bourg de
Mouleydier je les trouvais toutes les deux.
Ma
soeur était liée avec les demoiselles Gagnaire filles de
notaire, ses compagnes de pension.
Elle
vinrent lui faire visite avec les demoiselles Durive de
Mouleydier, leurs cousines, qui nous invitaient aux
soirées dansantes de leur petit bourg, soirées données
tantôt chez elle tantôt chez monsieur Javersac dont
l’épouse était femme d'esprit et d'une amabilité
remarquable.
Ces
deux demoiselles étaient dignes de leur mère.
J’ai
vu quelquefois à ces soirées Madame de Montbrun, femme
charmante, qui a depuis perdu la vue, mais alors elle
avait de fort beaux yeux.
On
comptait dans ses réunions une douzaine de dames et de
demoiselles, presque autant de messieurs.
Bergerac,
à la même époque, pouvait à peine former sa redoute
(assemblée dansante) et il n'était question que des bals
de Mouleydier dans toute la contrée.
##
Chapitre V — La Garde d’Honneur
Alors
l'empire penchait vers sa chute.
L'empereur
revenait
de Moscou à travers les neiges et les frimas ; il lui
faut une nouvelle armée, il pense à faire une nouvelle
levée d'hommes, mais pour la rendre plus facile, il veut
montrer aux gens qu'il va appeler les combattant à
travers le prisme de la gloire et de la séduction.
Il
veut avoir une garde d'honneur, des hommes non appelés
par le sort mais désignés, des gens enfin de familles
riches et honorées, qui, peu occupés, puissent partir
sans être à la charge de l'état, puisqu'il fallait qu'il
s’équipassent à leurs frais.
Nos
soirées avaient fait, comme je l'ai déjà dit du bruit
dans la contrée ; le sous-préfet chargé par le préfet
d'indiquer des jeunes gens qui lui paraissaient le plus
propre à faire partie de cette garde d’honneur, soit par
leur famille, leur fortune et leur éducation, jeta les
yeux sur le bal de Mouleydier où il remarqua plusieurs
jeunes gens inoccupés.
Je
fut du nombre de ceux qui furent honorés du choix de
Monsieur le Préfet, nous étions, je crois, six.
Chacun
de nous reçut sa lettre de Monsieur le Préfet, et il
nous fallut nous rendre auprès de Monsieur le Préfet qui
n’écoutait aucune réclamation, qui nous disait au
contraire qu’il fallait tout oublier pour servir la
patrie et notre Empereur ; que les Périgourdins
s’étaient toujours fait remarquer par leur dévouement à
leur prince et à la patrie.
##
Chapitre VI — Chercher un remplaçant
Nos
chants, nos fêtes cessèrent alors, chacun de nous ne
s’occupa plus que de songer à son sort, les uns faisant
leurs préparatifs de départ, et les autres à prendre les
moyens de ne pas partir.
J'étais
de ces derniers.
J’étais
trop âgé pour commencer la carrière militaire, j'avais
29 ans, et en outre ayant passé toute ma vie à
travailler dans le notariat, et voulant remplacer mon
père déjà âgé, je ne pouvais pas ainsi interrompre mon
stage.
Tout
cela me bouleversa horriblement.
Il
fallut alors écrire à mon frère qui était alors employé
à la Secraiterie d'Etat, et lui faire-part de notre
fâcheuse position.
Cette
nouvelle l’affecta comme elle devait le faire.
Notre
correspondance
devint très active, il nous donnait des conseils, nous
faisions des démarches et en définitive nous vîmes qu’il
fallait que je subisse mon sort.
Si
je partais et que mon père vint à mourir, nous perdions
notre étude, ce qu'il nous importait le plus de
conserver comme étant la plus claire portion de notre
avoir.
Alors
mon frère abandonna Paris vint auprès de nous et
s’offrit de me remplacer, d'abord son offre fut
accueillie avec reconnaissance et attendrissement, comme
étant un acte de bon fils et de bon frère.
Mais
mon père me dit :
«
Il faut à quel prix que cela coûte acheter un
remplaçant, je ne me consolerais jamais si ton frère
venait à être victime de son dévouement pour nous.
Hâtons-nous de prendre quelque moyen pour sortir à prix
d'argent de notre fâcheuse position ! »
##
Chapitre VII — Les premières démarches auprès de la
préfecture
Mon
frère, en partant de Paris avait été faire une visite à
Monsieur Maine de Biran, notre député qui lui a remis
une lettre de recommandation pour Monsieur de Gérard,
son beau-frère, payeur général à Périgueux.
Nous
partîmes, mon frère et moi, et nous fûmes chez ce
monsieur à sa campagne près de Périgueux.
Ma
lettre lue, il nous donna rendez-vous pour le lendemain
à 10 heures dans la dernière ville, il s'y trouva en
effet et fut parler à Monsieur le préfet accompagné de
mon frère.
On
ne put rien obtenir, seulement que si j'avais un parent
d’un âge convenable, d'une éducation assez soignée, on
l’accepterait comme remplaçant.
Il
fallut chercher un parent.
Monsieur
le Médecin Geneste nous indiqua le Sieur Chadourne du
Theulet près Beauregard qui s’offrait pour partir pour
moi, mais moyennant 7000 francs.
Nous
trouvâmes la somme exorbitante, et nous ne pûmes tomber
d'accord.
Nous
voulions lui donner 6000 francs mais obstinément il
refusa.
##
Chapitre VIII — Bousquet, le volontaire
La
Garde d'Honneur était un régiment d'élite, beaucoup de
jeunes gens voulaient en faire partie, mais il fallait
payer de suite 1500 francs pour un cheval et un
équipement, cette condition faisait que l’engagement de
ceux qui voulaient servir dans ce régiment était
repoussé.
Il
me vint dans l'idée d'aller consulter la liste de ceux
qui s’étaient présentés volontairement pour partir comme
Gardes d’Honneur, mais, qui n'ayant pas le moyen de
s'équiper, avaient été repoussés.
Le
secrétaire de la sous-préfecture, qui me communiqua
cette liste, me fit remarquer le nommé Bousquet de
Baumont qui ne demandait que son équipement pour
s'engager dans ce corps.
C'était
un jeune homme âgé de dix neuf ans d'une assez jolie
taille, bien fait et d'une physionomie agréable.
Il
était garçon épicier à Bergerac.
On
me l'indiqua, je fus lui parler, et il reçut ma
proposition avec plaisir.
Il
s’offrit donc pour me remplacer sans aucune rétribution,
seulement en ce que je payerai pour lui 1500 francs pour
se monter et s'équiper.
Je
lui proposais de me suivre à Périgueux, il accepta et de
suite il me suivit à la Négrie, où il passa la soirée
avec nous.
##
Chapitre IX — Le voyage à Périgueux et le retournement
de situation
Le
lendemain, mon frère, lui et moi nous nous acheminèrent
vers la ville de Périgueux.
Sur
les trois heures, nous nous trouvions au lieu qu'on
appelle « au Chalambre » (alors la grande route n'était
que commencée dans certains endroits on allait à
Périgueux à pied ou à cheval, pas de voiture) là le
hasard nous fit rencontrer le sieur Chadourne venant de
Périgueux et avec lequel nous n'avions pu tomber
d'accord pour mon remplacement.
Après
nous être salués, nous lui dîmes que nous conduisions ce
jeune homme à la préfecture pour le faire agréer comme
notre remplaçant et qu'il n’exigeait que son équipement.
Nous
nous séparâmes et nous continuâmes notre route vers
Périgueux où nous arrivâmes le soir.
Nous
fûmes logés à l'hôtel du Petit Escalier, nous y soupâmes
et nous fûmes nous reposer ensuite au lit des fatigues
de notre voyage, car je crois que nous n'avions que deux
chevaux pour trois et que nous montions alternativement.
Le
lendemain matin vers les six heures, chacun de nous
dormait tranquillement dans son lit, lorsque nous fûmes
réveillés par l'arrivée du sieur Chadourne, dont la
présence nous étonna beaucoup.
Après
lui avoir fait part de notre surprise, il nous répondit
qu'il était venu pour nous faire une proposition : que
si nous voulions lui donner les 6000 francs que nous lui
avions offerts, il était décidé à me remplacer dans mon
service militaire, mais qu'alors il fallait renoncer à
présenter le sieur Bousquet, que si nous persistions
dans notre projet et que si ce dernier ne fût pas admis,
alors il reprendrait sa prétention de 7000 francs.
Cette
proposition nous jeta dans une grande perplexité, nous
ne savions que faire.
Il
me vint alors l’idée d’aller voir monsieur Eyguière
avoué à Périgueux, notre ami de jeunesse et de lui
demander son avis.
Je
pars, j’arrive chez lui, je lui raconte tout ce qui
s'est passé depuis quelques jours, et il prit part à nos
peines.
Ce
qui l’indignait surtout, c'était la conduite de
Chadourne à notre égard.
En
qualité d'avoué qui a toute espèce de ruses dans son sac
: il faut, me dit-il, jouer un tour à cet individu.
Il
fut en conséquence convenu qu'il viendrait nous voir,
qu'il proposerait à mon frère d'aller avec lui à la
préfecture pour savoir au juste à quelle heure il
faudrait se présenter devant le préfet, en accédant à la
proposition de Chadourne et renonçant, par conséquent à
présenter Bousquet.
Je
me retirais, Eyguière vint demi-heure après et mon frère
et lui furent demander l'heure où le préfet voudrait
nous recevoir.
Dix
heures furent fixées et à leur retour il nous dirent que
le préfet nous attendait à midi.
Nous
déjeunâmes, le déjeuner fait, il fallut aller se
promener, Chadourne et moi ensemble, mon frère et
Eyguière et Bousquet d'un autre côté.
Ces
derniers s’éloignèrent de nous insensiblement et
profitèrent de ce moment pour aller à 10 heures à la
préfecture où Bousquet fût trouvé trop jeune et trop
soldat de droit puisqu'il appartenait à la conscription
prochaine.
Ce
coup nous accabla.
Il
fallut cependant et nous résigner et faire contre
mauvaise fortune bon coeur.
Midi
arrivant, nous fûmes à la préfecture avec Chadourne qui
fut présenté au préfet comme notre parent pour nous
remplacer, il fut agréé et inscrit sur le contrôle des
Gardes d’Honneur.
##
Chapitre X — Le départ de Chadourne
Nous
reprimes tristement le chemin de la Négrie, Bousquet se
retira chez lui, et Chadourne vint réaliser nos
conventions.
Mon
père lui verse 500 francs, nous versâmes 1500 francs
chez le Receveur Particulier pour les équipements de
Chadourne, et mon père lui fit quatre lettres de change
de 1000 francs chacune.
Chadourne
partit sur une belle jument, bien habillé fut joindre
l'armée qui avait été refoulée en France, il assista à
la bataille de Chaupaubert, il fut prisonnier, et
conduit en cette qualité vers la frontière ; à la tombée
de la nuit, arrivant près de Chalons, je crois, il
feignit d’avoir besoin de s'arrêter, les soldats qui le
conduisaient le perdirent de l’oeil, il profita de ce
moment pour échapper et revint chez lui au moment de la
chute de l'Empire.
Nous
ne lui dîmes plus rien, il resta au sein de sa famille,
et nous lui acquittâmes ses lettres de change.
Il
s'est retiré au Pont Saint Mamet, où par économie,
dit-on, sordide, il s'est fait un bien-être dont il
jouit paisiblement avec ses 54 ans.
##
Chapitre XI — Le retour à la vie notariale
Quant
à nous, rendus à la tranquillité, qu’était venu troubler
cet appel de garde d'honneur, je repris mes occupations
notariales, et mon frère retourna à Paris reprendre le
poste qu'il occupait à la Secraiterie d'Etat avec
monsieur Vergnaud qui en était le chef de division,
notre compatriote et des bontés duquel mon frère était
l'objet.
##
Chapitre XII — La nouvelle levée de 300 000 hommes
La
majeure partie de nos troupes battues presque partout,
l'Empereur faisait appel sur appel, revenant sur les
conscrits réformés, même sur les fils de veuve, qui
avaient été de tout temps exemptés.
Presque
toutes les familles étaient tourmentées, ou par
l'argent, ou par le départ de quelques-uns de leurs
membres.
Comme
nous avions payé deux fois notre tribu, nous nous
croyons désormais à l'abri de toute atteinte, mais nos
plus grands soucis n'était pas encore arrivés.
Nous
vivions dans la plus grande confiance dans l'avenir,
lorsque mon frère nous écrivit, sous le sceau du plus
grand secret qu'un projet de décret qui appelait 300000
hommes sous les armes, pris sur les années de l’an XI,
XII, XIII, XIV, 1806, venait de passer entre ses mains
et qu'il allait être promulgué incessamment, que non
pour moi seulement, mais que lui aussi se trouvait être
frappé par cette nouvelle levée.
Ce
nouveau coup nous accabla !
Que
faire ?
Mon
frère nous disait : Quant à moi, connaissant ici
particulièrement un quartier-maître de la division de
Paris, je vais m'engager dans les bureaux, et je ferai
là mon service ; pour toi, sors-t’en comme tu pourras,
nous n'avons pas assez de fortune pour acheter un
nouveau remplaçant.
Le
décret parut.
Une
consternation générale frappa toute la France.
Réquisition
de toute espèce, hommes, chevaux, mulets, foin, paille,
boeufs, charrette, etc., etc., etc.
Tout
le monde était aux abois.
##
Chapitre XIII — L’idée d’un mariage simulé
Que
faire dans cette extrémité ?
Une
nuit pensant à notre position, je ne trouvais d'autre
expédient pour ne pas partir, et pour ne pas donner
d'argent, que de faire un mariage simulé avec une
vieille dont l'âge avancé permettrait d'espérer être
bientôt débarrassé d’elle, ou bien, si je trouvais à me
marier de faire prononcer un divorce.
(le
divorce était alors permis).
Je
fis part de mon projet à mon père qui en rit, mais qui
parut l’approuver.
Je
le communiquais à quelques amis, qui ne repoussèrent pas
cette idée.
J'en
instruisit aussi Monsieur Lagironie alors maire de la
commune, en le priant de ne pas coucher sur son registre
aucun acte, pour qu'il me fut possible d’antidater ce
mariage, si enfin, je me décidais à le faire.
##
Chapitre XIV — La recherche d’une épouse pour le
simulacre
Le
nuage qui obscurcissait l'horizon s'avançait, il fallut
penser sérieusement à se soustraire à cet appel.
En
conséquence je fus parler à monsieur Labouneilhe curé de
Saint Julien vieil ami de la maison pour lui demander la
main de sa mère qui avait alors soixante-dix ans, il
sourit et donna son consentement ; sa mère à qui je fis
part de mon plan, me dit fort obligeamment qu’elle
ferait tout ce que je désirerais pour m'aider à me
soustraire à cette nouvelle levée.
Quelques
jours après j’y retournais pour demander les noms et
prénoms de Madame Labouneilhe, mais depuis son fils qui
était d'un caractère assez pusillanime avait réfléchi
que si les autorités apprenaient qu'il eut prêté son
concours à ce simulacre de mariage il pourrait être
recherché, poursuivi et puni conseilla à sa mère de ne
pas se prêter à cette démarche.
Mes
pas furent donc perdus, il fallut les porter ailleurs.
Je
cherchais dans ma tête à découvrir quelque autre vieille
moins craintive et plus disposée à braver toutes les
suites d'un pareil mariage.
Je
pensais à plusieurs et en définitive, j'arrêtais mon
choix sur Marie Boutot, veuve de Pierre Delteilh, mère
de Mr Delteilh de Flouyrac, notre chirurgien et notre
ami.
##
Chapitre XV — Marie Boutot accepte de m’aider
Je
communiquais mes projets à ce dernier, et de la manière
la plus obligeante, il m'accorda la main de sa mère,
sans cependant initier celle-ci dans toute l’étendue de
cet acte qui tout burlesque qu’il paraissait être n'en
était pas moins très sérieux, la suite et que nous
allons voir le prouvera.
Il
dit à sa mère :
«
Bayssellance est tracassé encore pour sa conscription,
on veut le faire partir pour l’armée, et pour l'empêcher
nous allons dire qu'il est marié avec vous. »
«
Mon Dieu dit-elle, pauvre garçon, je ferai et je dirai
tout ce qui sera nécessaire pour l'empêcher de partir. »
##
Chapitre XVI — Le mariage du 17 novembre 1813
Ce
consentement donné nous préparâmes tous les matériaux.
A
cette époque les combats étaient si meurtriers, qu'on
considérait un jeune homme qui allait servir comme
perdu, aussi n'y avait-il pas de moyens qu'on employa
pour ne pas aller à l’armée.
Je
fut à Bergerac consulter monsieur Prévot notre avocat
sur ce que j’allais faire, il l'approuvait tout en
disant qu'il aurait donné la préférence à tout autre
moyen.
La
résolution prise il fallut l'exécuter.
Je
réunis donc chez nous le 17 novembre 1813 Mr Lagironie,
maire de la commune, Mr Delteilh, Javersac, Eyguière
notaire et Labat-tut, maire de Saint-Julien et après le
dîner nous signâmes l’acte civil de mon mariage avec
Marie Boutot.
(celle-ci
absente.)
##
Chapitre XVII — Sous la protection du simulacre de
mariage
Je
vivais ainsi à l'ombre de ce simulacre de mariage,
j'étais dans un repos parfait, tandis que de tous les
côtés on était désolé.
Les
jeunes gens mariés étaient seuls exemptés ; tous ceux
qui avaient passé devant les conseils de révision y
repassaient encore, et ne trouvaient que des juges
inexorables, néanmoins dans un tel trouble, il y avait,
qui, avec des amis bien dévoués ou de l'argent
parvenaient à échapper.
Les
fils aînés de veuve n'était pas plus exemptés que les
autres.
Mon
frère à qui j'avais annoncé ma résolution de prendre une
vieille femme et qui plus près que nous du foyer de
tempêtes eut le bonheur d'être protégé par monsieur
Vergnaud, son chef de division.
Celui-ci
présenta une pétition à l'Empereur et lui réclama trois
jeunes gens qu’il avait dans ses bureaux comme lui étant
indispensables, mon frère était du nombre et tous trois
furent exemptés du service militaire.
##
Chapitre XVIII — La chute de l’Empire et le retour des
Bourbons
J'attendais
que la tempête eut cessé pour aviser au moyen à prendre
pour briser ses liens qui m’unissaient à Marie Boutot.
Nous
étions dans cette terrible tourmente qui annonçait
quelques catastrophes.
Toutes
les puissances coalisées contre la France, nous étions
débordés de tous les côtés par l’ennemi, nos frontières
furent envahies par lui, et bientôt les rois ligués
contre la France, forcèrent l'empereur à déposer sa
couronne et les Bourbons suivant les bagages de l'armée
furent placés sur ce trône qui avait paru inébranlable
pendant le règne de Napoléon.
Après
leur avènement, les Bourbons tentèrent de remettre les
choses dans le même état qui existait avant 1789,
néanmoins Louis XVIII dont les idées étaient plus
libérales que les autres têtes de sa famille, accorda
une charte et nous pûmes jouir encore un peu de cette
liberté qu'on avait proclamée si haut au commencement de
la révolution, mais chaque jour, quelque garantie nous
était enlevée, on ne pouvait pas empêcher la vieille
noblesse et le clergé, cet ennemi juré de toute liberté
de laisser poindre cette tendance qui voulait de nouveau
asservir le peuple et gouverner despotiquement.
##
Chapitre XIX — La menace de l’abolition du divorce
La
chambre des pairs de Louis XVIII était composée en
majeure partie de la vieille noblesse qui prenait ses
inspirations dans le clergé dont plusieurs de ses
membres faisaient partie de ce grand corps de l'état.
Alors
de vieilles idées se firent jour, il fallait retoucher à
toutes nos nouvelles lois, si on ne les anéantissait pas
entièrement.
Pour
les uns, le Code Civil, ce monument d'une des plus
grandes gloires de Napoléon devait être rayé et ne plus
être loi.
Dans
cet état, monsieur le Marquis de Barthelemy, pair de
France, proposa l'abolition du divorce.
A
cette annonce, je demeurais stupéfait.
Je
frémis de me voir ainsi lier pendant l’existence de
Marie Boutot et de ne pouvoir me marier si un parti
convenable se présentait.
Me
voilà encore plus tourmenté que je ne l'était lors de
mon appel, comment me dégager des liens dans lesquels je
m’étais embarrassé ?
Que
faire ?
##
Chapitre XX — La décision de divorcer
Je
fus voir monsieur Prévot l'avocat, je lui communiquais
mon embarras, je lui demandais le moyen de pouvoir en
sortir.
Il
n’y vit que le divorce, seule ressource qui me fut
permis d'employer.
Deux
manières de divorcer était permises : le divorce par
consentement mutuel ou le divorce pour cause déterminée
comme : adultère, excès, sévices ou injures graves.
Le
divorce par consentement mutuel était la manière la plus
simple d'arriver à briser ce lien, mais il fallait trois
ans d’épreuves, c'est-à-dire rester trois ans séparés,
nous présenter tous les ans devant le Président du
tribunal civil pour l'entendre et essayer de nous
rapatrier.
Nous
aurions pris cette voie, mais il était urgent de faire
prononcer le divorce pendant la durée de la loi qui fut
abrogée le 8 mai 1816.
Ainsi
il fallut avoir recours aux causes déterminées.
Je
ne pouvais l'attaquer comme adultère, il fallait donc
des injures graves ou des excès, monsieur Prévot me
disait : il faudrait, un jour, le dimanche à la sortie
de la messe lui donner des coups de canne.
Mais
comment allez frapper une vieille et respectable femme ?
##
Chapitre XXI — La procédure imaginée par l’avocat
Alors
monsieur Prévot trouva qu'il fallait que je lui adresse
un acte pour la forcer à venir habiter avec moi, et par
un acte qu'elle s'y refusât et me dit des injures graves
et me fasse des menaces.
Ce
moyen fut adopté.
En
conséquence, le 3 juin 1814 je lui fis donner acte pour
la contraindre à venir habiter avec moi (acte qui ne fut
point signifié) cet acte retenu par Eyguière.
Le
6 du même mois, elle me répond des injures graves ;
alors par ministère de Boyer avoué, je présentais une
requête au tribunal pour demander le divorce.
La
procédure exigée en pareille circonstance fut suivie de
point en point et le 21 juillet 1814 le divorce fut
admis par le jugement du Tribunal et prononcé le 5 août
1814, devant le maire de Queyssac et est inscrite sur
les registres.
##
Chapitre XXII — La fin de cette « comédie »
C'est
ainsi que se termina cette comédie qui ne laissa pas de
me donner bien du souci, il m’en coûta environ 100
francs de frais, car notaire, avoués, huissiers et
greffiers ne réclamaient que leurs déboursés, et je
déclare que si pareille circonstance se présenter, je ne
prends pas cette marche, car il fallut faire des actes
que répugnent à tout homme honnête de faire, bien que ce
soit à une plaisanterie, car tous ces actes furent faits
et dressés sur le manteau de la cheminée.
##
Chapitre XXIII — Les explications laissées à mes
descendants
J'ai
été bien aise de donner ces éclaircissements qui
précèdent pour que mes parents ne vissent là dans cette
procédure que des jeux qu'il fallait mettre en avant
pour me garantir à 29 ans de partir comme soldat, car si
à trente ans les circonstances m’eussent forcé, je
n'aurai pas reculer devant cette carrière où j'ai le
bonheur de voir en ce moment un de mes fils capitaine,
et où le plus jeune pourrait également entrer.
---
###
Fait à la Négrie, le 28 juin 1847
**Signé
Bayssellance**
|