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JOURNAL
DE JEAN BAYSSELLANCE NOTAIRE
L’apparence d’un procès
tendant à faire prononcer un divorce entre Marie Boutot
veuve de sieur Pierre Deleilh et moi, existant, tant
dans l'étude de maître Eyguiére, notaire à Saint-Jean
d’Eyraud (avant notaire à Beauregard) qu’au greffe du
tribunal civil de Bergerac, je dois, tant que j’existe,
donner des explications à ce sujet pour mes enfants ou
leurs descendants ne puissent rien voir de flétrissant
pour moi dans un procès, qui, réellement n'en était pas
un, mais que les malheureuses circonstances de l'époque,
où je fut forcé d'aller devant le Tribunal de Bergerac,
lui donnèrent toutes les formes et la physionomie d'une
procédure sérieuse, lorsque cela n’était qu'un moyen de
briser des liens qui n'avaient jamais existé, mais qu'il
avait fallu mettre en avant pour me soustraire à l'appel
qui fut fait de 300000 hommes en 1813. Je vais donc
remonter à mon premier appel comme conscrit de l'an 14
ou 1805 pour mettre au courant des diverses phases de ma
vie depuis ma conscription jusqu'à mon mariage.
Conscrit
de 1805, comme je viens de le dire, je fut réformé par
faveur, c'est-à-dire que le conseil de révision composé
de plusieurs membres que nous connaissions, cru devoir
me dispenser du service militaire pour me laisser à la
carrière notariale pour laquelle j’étais destiné. Et
bien ! Si je fut réformé, je devais l’être à cause d’une
infirmité dont j'ai était atteint, mais non apparente
puisque qu'aucun médecin ne put ou ne sut la
reconnaître. J'avais alors, et j’ai encore l’œil droit
privé de lumière, pour ainsi dire, c'est-à-dire que si
je perdais le gauche, à peine verrais-je à me conduire.
Ainsi, si ces messieurs, ont cru faire partir un autre
conscrit à ma place, moi, j’ai la conscience tranquille
et réformé, je devais l'être ; Arrivé à 62 ans je puis
dire la vérité et je le dois.
Exempté
et me destinant au notariat, mon père m'envoya à Paris
étudiait cette science, où je passais six ans et demi
dans l'étude de maître Boulard. Mon frère fut conscrit à
son tour et réformé également (par faveur cette fois) je
l'appelais auprès de moi, lui ayant trouvé une place où
il gagna d'abord 600 francs et après une autre qui lui
rapportait environ 1800 francs et la faculté de faire
son droit.
En
1812, mon père fut dangereusement malade, il me rappela
auprès de lui pour lui aider et conserver après lui son
étude de notaire, mais la loi du 25 Ventose fixant le
nombre des notaires de chaque canton à 3 pour le minimum
est à 5 pour le maximum, je n'ai pu succéder de suite à
mon père, y en ayant 7 dans le canton de Bergerac. Il
fallut alors prendre un biais. Il m’acheta l'étude de
Boutiron notaire de la Force pour la somme de 2400
francs je ne veux pas anticiper.
Peu
de temps après mon arrivée de Paris, j'employais mon
temps à en donner le moins possible à l'état et la
majeure partie à mes plaisirs. J'aimais la danse et la
bonne société, et je recherchais avec empressement l’une
et l’autre, et dans le petit bourg de Mouleydier je les
trouvais toutes les deux.
Ma
soeur était liée avec les demoiselles Gagnaire filles de
notaire, ses compagnes de pension. Elle vinrent lui
faire visite avec les demoiselles Durive de Mouleydier,
leurs cousines, qui nous invitaient aux soirées
dansantes de leur petit bourg, soirées données tantôt
chez elle tantôt chez monsieur Javersac dont l’épouse
était femme d'esprit et d'une amabilité remarquable. Ces
deux demoiselles étaient dignes de leur mère.
J’ai
vu quelquefois à ces soirées Madame de Montbrun, femme
charmante, qui a depuis perdu la vue, mais alors elle
avait de fort beaux yeux. On comptait dans ses réunions
une douzaine de dames et de demoiselles, presque autant
de messieurs.
Bergerac,
à la même époque, pouvait à peine former sa redoute
(assemblée dansante) et il n'était question que des bals
de Mouleydier dans toute la contrée.
Alors
l'empire penchait vers sa chute. L'empereur revenait de
Moscou à travers les neiges et les frimas ; il lui faut
une nouvelle armée, il pense à faire une nouvelle levée
d'hommes, mais pour la rendre plus facile, il veut
montrer aux gens qu'il va appeler les combattant à
travers le prisme de la gloire et de la séduction. Il
veut avoir une garde d'honneur, des hommes non appelés
par le sort mais désignés, des gens enfin de familles
riches et honorées, qui, peu occupés, puissent partir
sans être à la charge de l'état, puisqu'il fallait qu'il
s’équipassent à leurs frais.
Nos
soirées avaient fait, comme je l'ai déjà dit du bruit
dans la contrée ; le sous-préfet chargé par le préfet
d'indiquer des jeunes gens qui lui paraissaient le plus
propre à faire partie de cette garde d’honneur, soit par
leur famille, leur fortune et leur éducation, jeta les
yeux sur le bal de Mouleydier où il remarqua plusieurs
jeunes gens inoccupés. Je fut du nombre de ceux qui
furent honorés du choix de Monsieur le Préfet, nous
étions, je crois, six. Chacun de nous reçut sa lettre de
Monsieur le Préfet, et il nous fallut nous rendre auprès
de Monsieur le Préfet qui n’écoutait aucune réclamation,
qui nous disait au contraire qu'il fallait tout oublier
pour servir la patrie et notre Empereur ; que les
Périgourdins s’étaient toujours fait remarquer par leur
dévouement à leur prince et à la patrie.
Nos
chants, nos fêtes cessèrent alors, chacun de nous ne
s’occupa plus que de songer à son sort, les uns faisant
leurs préparatifs de départ, et les autres à prendre les
moyens de me pas partir. J'étais de ces derniers.
J’étais trop âgé pour commencer la carrière militaire,
j'avais 29 ans, et en outre ayant passé toute ma vie à
travailler dans le notariat, et voulant remplacer mon
père déjà âgé, je ne pouvais pas ainsi interrompre mon
stage. Tout cela me bouleversa horriblement.
Il
fallut alors écrire à mon frère qui était alors employé
à la Secraiterie d'Etat, et lui faire-part de notre
fâcheuse position. Cette nouvelle l’affecta comme elle
devait le faire. Notre correspondance devint très
active, il nous donnait des conseils, nous faisions des
démarches et en définitive nous vîmes qu’il fallait que
je subisse mon sort.
Si
je partais et que mon père vint à mourir, nous perdions
notre étude, ce qu'il nous importait le plus de
conserver comme étant la plus claire portion de notre
avoir. Alors mon frère abandonna Paris vint auprès de
nous et s’offrit de me remplacer, d'abord son offre fut
accueillie avec reconnaissance et attendrissement, comme
étant un acte de bon fils et de bon frère. Mais mon père
me dit : "Il faut à quel prix que cela coûte acheter un
remplaçant, je ne me consolerais jamais si ton frère
venait à être victime de son dévouement pour nous.
Hâtons-nous de prendre quelque moyen pour sortir à prix
d'argent de notre fâcheuse position !"
Mon
frère, en partant de Paris avait été faire une visite à
Monsieur Maine de Biran, notre député qui lui a remis
une lettre de recommandation pour Monsieur de Gérard,
son beau-frère, payeur général à Périgueux. Nous
partîmes, mon frère et moi, et nous fûmes chez ce
monsieur à sa campagne près de Périgueux. Ma lettre lue,
il nous donna rendez-vous pour le lendemain à 10 heures
dans la dernière ville, il s'y trouva en effet et fut
parler à Monsieur le préfet accompagné de mon frère. On
ne put rien obtenir, seulement que si j'avais un parent
d’un âge convenable, d'une éducation assez soignée, on
l’accepterait comme remplaçant. Il fallut chercher un
parent. Monsieur le Médecin Geneste nous indiqua le
Sieur Chadourne du Theulet près Beauregard qui s’offrait
pour partir pour moi, mais moyennant 7000 francs. Nous
trouvâmes la somme exorbitante, et nous ne pûmes tomber
d'accord. Nous voulions lui donner 6000 francs mais
obstinément il refusa.
La
Garde d'Honneur était un régiment d'élite, beaucoup de
jeunes gens voulaient en faire partie, mais il fallait
payer de suite 1500 francs pour un cheval et un
équipement, cette condition faisait que le l’engagement
de ceux qui voulaient servir dans ce régiment était
repoussé. Il me vint dans l'idée d'aller consulter la
liste de ceux qui s’étaient présentés volontairement
pour partir comme Gardes d’Honneur, mais, qui n'ayant
pas le moyen de s'équiper, avaient été repoussés. Le
secrétaire de la sous-préfecture, qui me communiqua
cette liste, me fit remarquer le nommé Bousquet de
Baumont qui ne demandait que son équipement pour
s'engager dans ce corps. C'était un jeune homme âgé de
dix neuf ans d'une assez jolie taille, bien fait et
d'une physionomie agréable. Il était garçon épicier à
Bergerac. On me l'indiqua, je fus lui parler, et il
reçut ma proposition avec plaisir. Il s’offrit donc pour
me remplacer sans aucune rétribution, seulement en ce
que je payerai pour lui 1500 francs pour se monter et
s'équiper.
Je
lui proposais de me suivre à Périgueux, il accepta et de
suite il me suivit à la Négrie, où il passa la soirée
avec nous.
Le
lendemain, mon frère, lui et moi nous nous acheminèrent
vers la ville de Périgueux.
Sur
les trois heures, nous nous trouvions au lieu qu'on
appelle "au Chalambre" (alors la grande route n'était
que commencée dans certains endroits on allait à
Périgueux à pied ou à cheval, pas de voiture) là le
hasard nous fit rencontrer le sieur Chadourne venant de
Périgueux et avec lequel nous n'avions pu tomber
d'accord pour mon remplacement. Après nous être salués,
nous lui dîmes que nous conduisions ce jeune homme à la
préfecture pour le faire agréer comme notre remplaçant
et qu'il n’exigeait que son équipement. Nous nous
séparâmes et nous continuâmes notre route vers Périgueux
où nous arrivâmes le soir. Nous fûmes logés à l'hôtel du
Petit Escalier, nous y soupâmes et nous fûmes nous
reposer ensuite au lit des fatigues de notre voyage, car
je crois que nous n'avions que deux chevaux pour trois
et que nous montions alternativement.
Le
lendemain matin vers les six heures, chacun de nous
dormait tranquillement dans son lit, lorsque nous fûmes
réveillés par l'arrivée du sieur Chadourne, dont la
présence nous étonna beaucoup. Après lui avoir fait part
de notre surprise, ils nous répondit qu'il était venu
pour nous faire une proposition : Que si nous voulions
lui donner les 6000 francs que nous lui avions offerts,
il était décidé à me remplacer dans mon service
militaire, mais qu’alors il fallait renoncer à présenter
le sieur Bousquet, que si nous persistions dans notre
projet et que si ce dernier ne fût pas admis, alors il
reprendrait sa prétention de 7000 francs. Cette
proposition nous jeta dans une grande perplexité, nous
ne savions que faire. Il me vint alors l’idée d’aller
voir monsieur Eyguière avoué à Périgueux, notre ami de
jeunesse et de lui demander son avis. Je pars, j’arrive
chez lui, je lui raconte tout ce qui s'est passé depuis
quelques jours, et il prit part à nos peines. Ce qui
l’indignait surtout, c'était la conduite de Chadourne à
notre égard. En qualité d'avoué qui a toute espèce de
ruses dans son sac : il faut, me dit-il jouer un tour à
cet individu. Il fut en conséquence convenu qu'il
viendrait nous voir, qu'il proposerait à mon frère
d'aller avec lui à la préfecture pour savoir au juste à
quelle heure il faudrait se présenter devant le préfet,
en accédant à la proposition de Chadourne et renonçant,
par conséquent à présenter Bousquet. Je me retirais,
Eyguière vint demi-heure après et mon frère et lui
furent demander l'heure où le préfet voudrait nous
recevoir. Dix heures furent fixées et à leur retour il
nous dirent que le préfet nous attendait à midi. Nous
déjeunâmes, le déjeuner fait, il fallut aller se
promener, Chadourne et moi ensemble, mon frère et
Eyguière et Bousquet d'un autre côté. Ces derniers
s’éloignèrent de nous insensiblement et profitèrent de
ce moment pour aller à 10 heures à la préfecture où
Bousquet fût trouvé trop jeune et trop soldat de droit
puisqu'il appartenait à la conscription prochaine. Ce
coup nous accabla. Il fallut cependant et nous résigner
et faire contre mauvaise fortune bon coeur. Midi
arrivant, nous fûmes à la préfecture avec Chadourne qui
fut présenté au préfet comme notre parent pour nous
remplacer, il fut agréé est inscrit sur le contrôle des
Gardes d’Honneur.
Nous
reprimes tristement le chemin de la Négrie, Bousquet se
retira chez lui, et Chadourne vint réaliser nos
conventions. Mon père lui verse 500 francs, nous
versâmes 1500 francs chez le Receveur Particulier pour
les équipements de Chadourne, et mon père lui fit quatre
lettres de change de 1000 francs chacune.
Chadourne
partit sur une belle jument, bien habillé fut joindre
l'armée qui avait été refoulée en France, il assista à
la bataille de Chaupaubert, il fut prisonnier, et
conduit en cette qualité vers la frontière ; à la tombée
de la nuit, arrivant près de Chalons, je crois, il
feignit d’avoir besoin de s'arrêter, les soldats qui le
conduisaient le perdirent de l’oeil, il profita de ce
moment pour échapper et revint chez lui au moment de la
chute de l'Empire. Nous ne lui dires plus rien, il resta
au sein de sa famille, et nous lui acquittâmes ses
lettres de change. Il s'est retiré au Pont Saint Mamet,
où par économie, dit-on, sordide, il s'est fait un
bien-être dont il jouit paisiblement avec ses 54 ans.
Quant
à nous, rendus à la tranquillité, qu’était venu troubler
cet appel de garde d'honneur, je repris mes occupations
notariales, et mon frère retourna à Paris reprendre le
poste qu'il occupait à la Secraiterie d'Etat avec
monsieur Vergnaud qui en était le chef de division,
notre compatriote et des bontés duquel mon frère était
l'objet.
La
majeure partie de nos troupes battues presque partout,
l'Empereur faisait appel sur appel, revenant sur les
conscrits réformés, même sur les fils de veuve, qui
avaient été de tout temps exemptés. Presque toutes les
familles étaient tourmentées, ou par l'argent, ou par le
départ de quelques-uns de leurs membres. Comme nous
avions payé deux fois notre tribu, nous nous croyons
désormais à l'abri de toute atteinte, mais nos plus
grands soucis n'était pas encore arrivés. Nous vivions
dans la plus grande confiance dans l'avenir, lorsque mon
frère nous écrivit, sous le sceau du plus grand secret
qu'un projet de décret qui appelait 300000 hommes sous
les armes, pris sur les années de l’an XI,XII,XIII,XIV,
1806, venait de passer entre ses mains et qu'il allait
être promulgué incessamment, que non pour moi seulement,
mais que lui aussi se trouvait être frappé par cette
nouvelle levée. Ce nouveau coup nous accabla ! Que
faire? Mon frère nous disait : Quant à moi,
connaissant ici particulièrement un quartier-maître de
la division de Paris, je vais m'engager dans les
bureaux, et je ferai là mon service ; pour toi,
sors-t’en comme tu pourras, nous n'avons pas assez de
fortune pour acheter un nouveau remplaçant. Le décret
parut. Une consternation générale frappa toute la
France. Réquisition de toute espèce, hommes, chevaux,
mulets, foin, paille, boeufs, charrette, etc., etc.,
etc.. Tout le monde était aux abois. Que faire dans
cette extrémité ? Une nuit pensant à notre position, je
ne trouvais d'autre expédiant pour ne pas partir, et
pour ne pas donner d'argent, que de faire un mariage
simulé avec une vieille dont l'âge avancé permettrait
d'espérer être bientôt débarrassé d’elle, ou bien, si je
trouvais à me marier de faire prononcer un divorce. (le
divorce était alors permis).
Je
fis part de mon projet à mon père qui en rit, mais qui
parut l’approuver. Je le communiquais à quelques amis,
qui ne repoussèrent pas cette idée. J'en instruisit
aussi Monsieur, Lagironie alors maire de la commune, en
le priant de ne pas coucher sur son registre aucun acte,
pour qu'il me fut possible d’antidater ce mariage, si
enfin, je me décidais à le faire. Le nuage qui
obscurcissait l'horizon s'avançait, il fallut penser
sérieusement à se soustraire à cet appel, en conséquence
je fus parler à monsieur Labouneilhe curé de Saint
Julien vieil ami de la maison pour lui demander la main
de sa mère qui avait alors soixante-dix ans, il sourit
et donna son consentement ; sa mère à qui je fis part de
mon plan, me dit fort obligeamment qu’elle ferait tout
ce que je désirerais pour m'aider à me soustraire à
cette nouvelle levée.
Quelques
jours après j’y retournais pour demander les noms et
prénoms de Madame Labouneilhe, mais depuis son fils qui
était d'un caractère assez pusillanime avait réfléchi
que si les autorités apprenaient qu'il eut prêté son
concours à ce simulacre de mariage il pourrait être
recherché, poursuivi et puni conseilla à sa mère de ne
pas se prêter à cette démarche, mes pas furent dont
perdus, il fallut les porter ailleurs, je cherchais dans
ma tête à découvrir quelque autre vieille moins
craintive et plus disposée à braver toutes les suites
d'un pareil mariage, je pensais à plusieurs et en
définitive, j’arrêtais mon choix sur Marie Boutot, veuve
de Pierre Delteilh, mère de Mr Delteilh de Flouyrac,
notre chirurgien et notre ami.
Je
communiquais mes projets à ce dernier, et de la manière
la plus obligeante, il m'accorda la main de sa mère,
sans cependant initier celle-ci dans toute l’étendue de
cet acte qui tout burlesque qu’il paraissait être n'en
était pas moins très sérieux, la suite et que nous
allons voir le prouvera. Il dit à sa mère :
" Bayssellance
est tracassé encore pour sa conscription, on veut
le faire partir pour l’armée, et pour l'empêcher
nous allons dire qu'il est marie avec vous. "
" Mon
Dieu dit-elle, pauvre garçon, je ferai et je dirai
tout ce qui sera nécessaire pour l'empêcher de
partir ".
Ce
consentement donné nous préparâmes tous les matériaux. A
cette époque les combats étaient si meurtriers, qu'on
considérait un jeune homme qui allait servir comme
perdu, aussi n'y avait-il pas de moyens qu'on employa
pour ne pas aller à l’armée.
Je
fut à Bergerac consultait monsieur Prévot notre avocat
sur ce que j’allais faire, il l'approuvait tout en
disant qu'il aurait donné la préférence à tout autre
moyen. La résolution prise il fallut l'exécuter. Je
réunis donc chez nous le 17 novembre 1813 Mr Lagironie,
maire de la commune, Mr Delteilh, Javersac, Eyguière
notaire et Labattut, maire de Saint-Julien et après le
dîner nous signâmes l’acte civil de mon mariage avec
Marie Boutot . (celle-ci absente.)
Je
vivais ainsi à l'ombre de ce simulacre de mariage,
j'étais dans un repos parfait, tandis que de tous les
côtés on était désolé. Les jeunes gens mariés étaient
seuls exemptés ; tous ceux qui avaient passé devant les
conseils de révision y repassaient encore, et ne
trouvaient que des juges inexorables, néanmoins dans un
tel trouble, il y a avait, qui, avec des amis bien
dévoués ou de l'argent parvenaient à échapper. Les fils
aînés de veuve n'était pas plus exemptés que les autres.
Mon
frère à qui j'avais annoncé ma résolution de prendre une
vieille femme et qui plus près que nous du foyer de
tempêtes eut le bonheur d'être protégé par monsieur
Vergnaud, son chef de division. Celui-ci présenta une
pétition à l'Empereur et lui réclama trois jeunes gens
qu’il avait dans ses bureaux comme lui étant
indispensables, mon frère était du nombre et tous trois
furent exemptés du service militaire.
J'attendais
que la tempête eut cessé pour aviser au moyen à prendre
pour briser ses liens qui m’unissaient à Marie Boutot.
Nous étions dans cette terrible tourmente qui annonçait
quelques catastrophes. Toutes les puissances coalisées
contre la France, nous étions débordés de tous les côtés
par l’ennemi, nos frontières furent envahies par lui, et
bientôt les rois ligués contre la France, forcèrent
l'empereur à déposer sa couronne et les Bourbons suivant
les bagages de l'armée furent placés sur ce trône qui
avait paru inébranlable pendant le règne de Napoléon.
Après
leur avènement, les Bourbons tentèrent de remettre les
choses dans le même état qui existait avant 1789,
néanmoins Louis XVIII dont les idées étaient plus
libérales que les autres têtes de sa famille, accorda
une charte et nous pûmes jouir encore un peu de cette
liberté qu'on avait proclamée si haut au commencement de
la révolution, mais chaque jour, quelque garantie nous
était enlevée, on ne pouvait pas empêcher la vieille
noblesse et le clergé, cet ennemi juré de toute liberté
de laisser poindre cette tendance qui voulait de nouveau
asservir le peuple et gouverner despotiquement.
La
chambre des pairs de Louis XVIII était composée en
majeure partie de la vieille noblesse qui prenait ses
inspirations dans le clergé dont plusieurs de ses
membres faisaient partie de ce grand corps de l'état.
Alors de vieilles idées se firent jour, il fallait
retoucher à toutes nos nouvelles lois, si on ne les
anéantissait pas entièrement. Pour les uns, le Code
Civil, ce monument d'une des plus grandes gloires de
Napoléon devait être rayé et ne plus être loi. Dans cet
état, monsieur le Marquis de Barthelemy, pair de France,
proposa l'abolition du divorce. A cette annonce, je
demeurais stupéfait. Je frémis de me voir ainsi lier
pendant l’existence de Marie Boutot et de ne pouvoir me
marier si un parti convenable se présentait. Me voilà
encore plus tourmenté que je ne l'était lors de mon
appel, comment me dégager des liens dans lesquels je
m’étais embarrassé ? Que faire ?
Je
fus voir monsieur Prévot l'avocat, je lui communiquais
mon embarras, je lui demandais le moyen de pouvoir en
sortir. Il n’y vit que le divorce, seule ressource qui
me fut permis d'employer. Deux manières de divorcer
était permises : le divorce par consentement mutuel ou
le divorce pour cause déterminée comme : adultère,
excès, sévices ou injures graves. Le divorce par
consentement mutuel était la manière la plus simple
d'arriver à briser ce lien, mais il fallait trois ans
d’épreuves, c'est-à-dire rester trois ans séparés, nous
présenter tous les ans devant le Président du tribunal
civil pour l'entendre et essayer de nous rapatrier. Nous
aurions pris cette voie, mais il était urgent de faire
prononcer le divorce pendant la durée de la loi qui fut
abrogée le 8 mai 1816. Ainsi il fallut avoir recours aux
causes déterminées. Je ne pouvais l'attaquer comme
adultère, il fallait donc des injures graves ou des
excès, monsieur Prévot me disait : il faudrait, un jour,
le dimanche à la sortie de la messe lui donner des coups
de canne. Mais comment allez frapper une vieille et
respectable femme ?
Alors
monsieur Prévot trouva qu'il fallait que je lui adresse
un acte pour la forcer à venir habiter avec moi, et par
un acte qu'elle s'y refusât et me dit des injures graves
et me fasse des menaces. Ce moyen fut adopté, en
conséquence, le 3 juin 1814 je lui fis donner acte pour
la contraindre à venir habiter avec moi (acte qui ne fut
point signifié) cet acte retenu par Eyguière. Le 6 du
même mois, elle me répond des injures graves ; alors par
ministère de Boyer avoué, je présentais une requête au
tribunal pour demander le divorce. La procédure exigée
en pareille circonstance fut suivie de point en point et
le 21 juillet 1814 le divorce fut admis par le jugement
du Tribunal et prononcé le 5 août 1814, devant le maire
de Queyssac et est inscrite sur les registres.
C'est
ainsi que se termina cette comédie qui ne laissa pas de
me donner bien du souci, il m’en coûta environ 100
francs de frais, car notaire, avoués, huissiers et
greffiers ne réclamaient que leurs déboursés, et je
déclare que si pareille circonstance se présenter, je ne
prends pas cette marche, car il fallut faire des actes
que répugnent à tout homme honnête de faire, bien que ce
soit à une plaisanterie, car tous ces actes furent faits
et dressés sur le manteau de la cheminée.
J'ai
été bien aise de donner ces éclaircissements qui
précèdent pour que mes parents ne vissent là dans cette
procédure que des jeux qu'il fallait mettre en avant
pour me garantir à 29 ans de partir comme soldat, car si
à trente ans les circonstances m’eussent forcé, je
n'aurai pas reculer devant cette carrière où j'ai le
bonheur de voir en ce moment un de mes fils capitaine,
et où le plus jeune pourrait également entrer.
Fait
à la Négrie le 28 juin 1847
Signé
Bayssellance
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